Les accidentés du travail en Côte d'Ivoire : Que deviennent-ils ?


L’activité fondamentalement humaine est le travail. Il est la seule activité socialisante par excellence chez l’homme ( Dema, 1995). Il est également le cadre dans lequel l’être humain se réalise et s’accomplit en extériorisant ses potentialités. Ce qui développe en lui le sentiment d’utilité en l’insérant dans le tissu social par le biais de la coopération et des interactions sociales qu’il permet. Le travail fait ainsi reculer les frontières de la solitude et de l’isolement social. Cette valeur hautement sociale libère l’homme des maux tels que l’ennui, le vice et l’oisiveté en structurant le temps et en fournissant des repères ( Rippon, 1984 ). C’est pourquoi « travailler aujourd’hui est apparu comme un instrument de libération, remède à l’aliénation » (Adegbedi, 1998, p.59 ). Non seulement le travail confère des privilèges à l’homme dans la société, mais il joue également un rôle éminemment économique.
Il est la principale source de revenu qui assure une indépendance et une sécurité économique en permettant la satisfaction des besoins matériels. Il procure au travailleur statut, revenu économique, sens donné à l’existence, considération de la part de l’entourage, justification et image valorisante, sacrifices multiples et promotion sociale, capacité à fonder une famille
( Levet, 1987).
Vu sous cet angle, la vie de l’homme dans la société est tributaire du travail, son bien être également. En lui conférant tant de prérogatives, le travail peut-il paradoxalement s’opposer au bien être ou contribuer à l’éclosion de certaines difficultés existentielles ?

Conséquence d’une faute, d’un péché, le travail était à l’origine une condamnation, une punition. Les Saintes Ecritures qui évoquent cette origine, relient le travail au péché. Il a toujours été la résultante d’une désobéissance à la suite de laquelle l’homme a été condamné à gagner son pain à la sueur de son front : « c’est à force de peine que tu tireras la nourriture tous les jours de ta vie » (la Bible, le livre de la Génèse, chapitre 3, verset 17).
A travers ce verset, la vie de l’homme et les moyens de subsistance qu’elle requiert se conçoivent difficilement sans labeur. Le travail est ainsi synonyme de peine, d’effort pénible, de tourment. C’est cette image douloureuse qui réapparaît dans l’étymologie de ce mot.
Le travail, en effet, renvoie au mot latin « tripalium » qui désigne « un instrument de trois pieux, destiné à maîtriser les bœufs ou les chevaux difficiles à ferrer, à les torturer pratiquement ; ce qui permet de croire que le travail à l’origine exprimait la servitude de l’homme qui ne parvient à suivre dans la nature que par un effort pénible, déchirant »
( Adegbedi, 1985 p.58).
Cette référence à la douleur et à la souffrance est également entretenue par la médecine. Elle
qualifie par ce terme la souffrance d’une femme qui met au monde un enfant. Cette douleur est comparable à l’homme qui souffre et peine en travaillant.
Ce sens originel oppose le travail au bien être de l’homme dans la mesure où il est synonyme de tourment, de sacrifices, de souffrance. Ce sens originel prévaut-il de nos jours ? N’est-il pas devenu obsolète eu égard aux progrès technologiques qui allègent les charges humaines ?

Ce sens n’a certes pas disparu, mais l’actualité relative au travail paraît plus tragique.
En effet pour une population active estimée à 2,6 milliards ( Fremy, 1999) l’on dénombre 250 millions d’accidents du travail par an. Les nouveaux cas annuels de maladies professionnelles se chiffrent à 160 millions selon le Bureau International du Travail (BIT, 1998 ). Toujours selon cet organisme plus d’un million de décès chaque année sont liés au travail. Un chiffre largement supérieur à la moyenne annuelle des décès dus aux accidents de la route (999 000), aux guerres ( 502 000 ), à la violence ( 563 000 ) et au VIH/SIDA (312 000 ).
A en juger par ces chiffres, le travail fait plus de victimes que la route ou même le fléau du siècle qu’est le SIDA. Doit-on aujourd’hui craindre le travail à l’image de la crainte que suscite le SIDA ?


En Côte d’ivoire, les chiffres relatifs aux accidents du travail, fournis par la CNPS, ne contredisent pas ce constat selon lequel le travail fait plus de victimes que la route.
En 1999, la Côte d’Ivoire enregistra 10 464 victimes d’accident de la route dont 9 955 blessés et 519 tués ( OSER, 2000). Durant cette même année, le nombre des bénéficiaires des prestations de la CNPS en tant qu’accidentés du travail s’élevait à 11 611 ( CNPS, 2000). Le montant alloué à ces victimes s’élevait à 3 828 200 045 francs CFA. Parmi les 8 779 victimes d’un accident du travail enregistrées par la C.N.P.S en 1989, combien survivent une décennie plus tard et comment survivent-elles ?
Le travail fait ainsi tant de victimes ignorées ou méconnues contrairement aux victimes du SIDA qui sont l’objet d’attention de la part de plusieurs organismes ou Organisations Non Gouvernementales ( O.N.G). Dans une telle ignorance et faute de sécurité sociale ou d’assurance maladie, quel peut être le sort des victimes du travail en Côte d’Ivoire.
L’accidenté du travail subit physiquement les conséquences de ce malheureux évènement. En plus de la douleur qu’il devra endurer, il présente diverses lésions qui peuvent constituer une infirmité ou une incapacité. L’infirmité qui se traduit par la perte totale ou partielle d’une fonction motrice ou sensorielle est vécue avec stupeur. Car l’atteinte ou la perte d’un membre (fracture ou amputation) constitue un risque de traumatisme grave. Dans la mesure où cette perte plonge brutalement la victime dans un état non souhaité, état dans lequel la douleur et la perte d’autonomie motrice sont le point de départ de certaines difficultés psychologiques. Car la souffrance physique est source d’anxiété, d’insécurité et la perte d’un membre inférieur peut conduire à la passivité, à l’isolement social. Les sentiments de culpabilité et l’agressivité qui peuvent également surgir, font suite au désarroi que suscite tout évènement imprévisible (accident). Aussi « la gêne physique créée par l’accident du travail à la victime se répercute au niveau du psychisme de celle-ci par une auto dépréciation et une auto dévalorisation déprimantes » ( Alladoum, 1991, p.82).
De toute évidence la souffrance physique est aggravée par ces difficultés et souffrance d’ordre psychologique. Mais cette situation alarmante du fait de son infirmité lui impose une autre souffrance qui est d’ordre économique.
Les accidentés devront s’habituer à vivre avec des revenus souvent réduits (rente) et à un rythme trimestriel. Car la rente qui est trimestrielle « s’avère insuffisante pour faire face à leur besoin et à ceux de leur famille compte tenu de la montée galopante du niveau de vie en Côte d’ivoire. Elle ne permet guère d’honorer les factures d’eau et d’électricité, de faire face au loyer, au frais de scolarisation des enfants, aux ordonnances médicales et d’assurer à la famille une alimentation décente » (Alladoum, 1991, p.83).
Voilà des faits qui contraignent l’accidenté du travail en Côte d’Ivoire à une série de deuils.
Il devra faire le deuil de son intégrité physique lorsqu’il est frappé d’une incapacité totale.
Il devra faire le deuil de son indépendance économique eu égard à l’insuffisance de la rente et la perte de son emploi. Les accidentés du travail étant pour la plupart licenciés de leur emploi ( Akrou, 1990 ). En plus, l’espoir de trouver un emploi à la suite d’un accident du travail invalidant est infime, voire inexistant ( Alladoum, 1991). Et la possibilité d’exercer une activité décemment rémunérée est difficile ou même impossible eu égard à l’handicap que connaît la victime. Cette situation s’explique par le fait que « … la réinsertion socio professionnelle et le reclassement des travailleurs handicapés ne sont pas effectifs en Côte d’Ivoire » (Konan, 1996, p.4). La victime est appelée à faire le deuil de toute activité rémunérée, donc de son travail.
En plus de cette série de deuils qu’ils ne parviendront pas à effectuer, les accidentés du travail dans notre pays subissent un deuxième choc constitué par le départ de leur partenaire. Ce choc fait naître une plaie extrêmement difficile à cicatriser et à guérir. Ils connaissent ainsi l’amertume, la solitude et vivent dans l’indigence.
En somme, la douleur physique, la souffrance psychologique, la baisse des revenus auxquelles ajoutent les deuils à effectuer et le choc, imposent à la victime une vie faite de difficultés sanitaires, sociales et financières. De telles difficultés empoisonnent la vie et peuvent faire perdre le goût de vivre. Il s’agit là d’une meilleure hypothèse relative au sort des accidentés du travail en Côte d’ivoire. Mais la conclusion probable face à cette souffrance à la fois sociale, sanitaire et financière n’est-elle pas le suicide ou la mort de façon inéluctable ?
Bien avant, il importe de savoir si les accidentés du travail en Côte d’ivoire vivent ou survivent ou s’ils présentent l’état d’un être vivant ou d’un survivant. L’accident étant à l’origine d’un mal de vivre pénible à supporter et avec lequel il est difficile d’émerger.
Ce qui nous conduit à nous interroger sur la qualité de vie ou la durée de vie des accidentés. Quelle est donc leur espérance de vie ou de survie ? Survivent-ils dans la société en tant que citoyens ou en dehors de la société au rang des marginaux, des exclus ou encore dans l’antichambre de la mort.
En une seule interrogation : que deviennent donc les accidentés du travail en Côte d’ivoire ?

En une seule interrogation : que deviennent donc accidentés du travail en Côte d’ivoire ?

En une seule interrogation : que deviennent donc les accidentés du travail en Côte d’ivoire ?


(Extrait de projet de thèse de doctorat en psychologie présenté à l'Université d'Abidjan par Bony Koffi Olivier , E-mail : obony@yahoo.fr.)

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AKROU J.B (1990 ) : Accidentés du travail : une difficile insertion. Fraternité Matin du 30 juillet 1990, pp 20-¬¬¬¬¬22
ALLADOUM, D ( 1991) : Analyse des conséquences psychologiques et socio économiques d’une situation de non emploi consécutive à un accident du travail. Mémoire de maîtrise, département de psychologie, Abidjan.
B.I.T (1999) : Sécurité au Travail. Travail, le magazine de l’O.I.T, N° 29 pp 26-27.
C.N.P.S ( 2000) : Evolution du nombre des bénéficiaires et dépenses des prestations émises de 1960 à 1999, Abidjan, document non publié.
DEM, E K (1989 ) : Les accidents du travail en milieu ivoirien, Mémoire de maîtrise, département de psychologie, Abidjan.

KONAN, A. E ( 1996) : Réinsertion socio professionnelle des travailleurs handicapés en Côte d’ivoire. Thèse de doctorat en médecine, faculté de médecine d’Abidjan.

LEVET, G. M (1987): Gérontologie sociale. Paris, P.U.F, QSJ N°2373.
O.S.E.R (2000) : Tableau des accidents et victimes des accidents de 1960 à 1999. Abidjan, document non publié.
RIPPON , A. (1984) : Psychologie du travail et chômage. In Actes du congrès de psychologie du travail de langue française, Paris.