Lorsque j’étais anorexique, je me sentais extrêmement forte parce que j’arrivais parfaitement à contrôler tout ce que je mangeais. Au fur et à mesure, cela est devenu un véritable cercle vicieux ; plus je maigrissais, plus je me sentais puissante.

En effet, comme je ne voulais pas rentrer dans le monde des adultes, grâce à toutes mes privations, j’étais arrivée à devenir pratiquement un être entre deux sexes. J'étais même parvenue jusqu'à 25 ans à conserver un corps d'adolescente. Plus précisément, je ne voulais pas devenir adulte (période où l’on a tant de responsabilités et de soucis), car finalement j’en avais déjà tant. J’avais basculé trop vite dans ce monde des « grands », et, avec la mort de mon père à 13 ans, je n’avais même pas eu le temps de bien quitter mon enfance.

Par ailleurs, j'avais réussi à arrêter le temps et à ne pas avoir un corps de femme (ni seins, ni fesses, ni cuisses). J’étais certes très attirée par les hommes, mais j’avais une peur bleue de provoquer chez eux du désir. La sexualité était véritablement à mes yeux un monde trop animal et brutal.

Ainsi, je dois avouer que lorsque j’étais anorexique, uniquement le mental comptait. Je méprisais mon corps, et je ne voulais être qu’un "pur esprit". Pur esprit, car la chair est faillible, parce que les émotions font trop mal, et parce que les gens m’avaient tant déçue.

Ainsi, à cause d’une trop grande vulnérabilité, d’une accumulation de blessures et d’attentes affectives vaines, je m’étais construis un monde à moi. Et pour ne plus souffrir, la seule solution que j'avais trouvée a été de me blinder le cœur pour ne définitivement plus jamais avoir mal.

Mais, peu à peu, ma vie n’avait plus de couleurs et d’intérêts. Insidieusement, mon existence n’était plus que calvaire, avec cette lutte permanente contre moi-même. Et malgré tous mes sacrifices (sport intensif et privations), arrivée à 34 kg pour 1,64 m, j’ai finalement réalisé que je faisais encore 34 kg de trop.

A force de méfiance et de déceptions, je suis devenue une personne qui ne souriait même plus. Le monde me semblait si grave que j’étais devenue triste, amère, pessimiste, maniaque, et, surtout, je n’avais plus de relations avec quiconque. En effet, avec l’anorexie, je me suis déconnectée de moi-même et, pour finir, des autres. Par conséquent, je n’étais plus un être humain, mais telle une machine froide.

Cependant mon désir de perfection physique m'a complètement dépassée. J’étais si obnubilée par mon poids que j’étais incapable de m’apercevoir que je m’auto-détruisais, et surtout que j’étais quasiment au stade de la MORT.

Puis, un beau, la boulimie s’est emparée de moi, et je n’ai plus pensé qu’à une chose : manger. Manger pour combler ce sentiment de VIDE SI IMMENSE qui me submergeait.

Et à force de m’adonner à cette pulsion sauvage, je vivais avec une terrible honte. Cette perte absolue de contrôle de moi-même faisait que je me sentais minable, immonde, extrêmement sale et bestiale. Je n’étais plus que culpabilité. Cette nouvelle obsession gâchait ma vie, et j’étais si désespérée que je voulais disparaître à jamais pour ne plus vivre cette déchéance.

Effectivement, ma vie n’était plus que : travail, achats pantagruéliques, gavages/purification. Je n’en pouvais plus : je devais trouver une solution.

Et c’est ainsi que je suis allée DEMANDER DE L’AIDE à l’extérieur : soit consulter un spécialiste. Par conséquent, aujourd’hui, je peux dire sincèrement que c’est, grâce à la boulimie, que je me suis ENFIN prise en main.

Avec l’anorexie, je pensais que je n’avais besoin de personne, je croyais être tout à fait normale. Je pensais même être supérieure aux autres, car moi, au moins, j’arrivais à dompter mon appétit. Et heureusement, grâce à la boulimie, j’ai été obligée de REAGIR.

C'est ainsi qu'en consultant un thérapeute, j’ai enfin compris que je couvais bien des problèmes. J’ai découvert que la personne que j’étais enfant se démarquait déjà par rapport aux autres enfants. J’étais toujours sage et, même, je n’étais jamais en colère. Tout cela, parce que je ne voulais pas déranger. Je ramenais toujours de très bonnes notes. Tout cela, bien sûr, pour faire plaisir à mes parents et, surtout, pour gagner leur amour.

Par la suite, mon père, que j'adorais, est mort. Et j'ai dû, dès ce jeune âge, déjà beaucoup assumé. Alors, pour trouver ma place, je voulais être absolument parfaite, mais à force de vivre par rapport aux autres, j’étais pleine de peurs de tout (des conflits, des critiques, voire des regards). En outre, avec les années, j'ai développé ce besoin permanent et viscéral d’être aimée de tous, au point de faire toujours mon maximum pour être appréciée.

Et à force de tensions par ce désir de perfection, j'ai fini par craquer.

J'étais si tendue nerveusement et émotionnellement durant la journée, que je n’avais qu’une idée pour m’apaiser, dès que je me retrouvais seule en rentrant : manger. Et grâce à ma thérapie, j'ai pris conscience que je mangeais pour étouffer les mots que je ne savais pas et n’osais pas formuler, pour le sentiment de lâcheté que j’éprouvais à force de toujours dire « oui » alors que je pensais « non », pour couvrir la colère que je n’osais pas exprimer contre les autres, et pour la honte que j’avais de porter toujours un masque de « parfaite collègue ». Je me sentais si faible, si lâche, si vulnérable, si seule et si inutile, que je n’avais trouvé que la nourriture pour combler le sentiment envahissant de CHAOS qu’était ma vie. D’autre part, j’ai réalisé que je mangeais aussi sans retenu le soir parce que tout simplement je m’imposais de telles privations tout le long de la journée, que je payais forcément cette frustration en rentrant de ma journée de travail.

Pour conclure, je peux affirmer à présent que cette obsession du corps était notamment une fixation pour ne pas penser à tous les problèmes réels, profonds et surtout très lourds qui étaient enfouis en moi (par exemple, la notion de féminité, la confiance en soi, la peur de l’autre, l’angoisse de l’échec, les besoins affectifs, etc.).

Par exemple, j’ai été très longtemps ce que l’on voulait que je sois : la très gentille, sage et raisonnable « Vittoria » durant mon anorexie. Mais l’autre « Vittoria », celle au fond de moi, celle qui aurait exprimé ses désirs, ses opinions, ses colères et ses passions, était complètement frustrée, et il fallait bien qu’un jour, elle se manifeste. Ces crises de boulimie étaient alors des signaux pour me faire comprendre que je n'étais pas en accord avec moi-même.

Et, par expérience, je peux à présent dire que, dès que l’on s’affirme (notamment oser dire « je », « non » et « oui, mais je pense aussi que…), que l’on s'explique sur le moment (au lieu de tout garder en soi, d’accumuler et ruminer), que l’on identifie et que l’on exprime ses besoins, on commence à aller mieux. En s’affirmant, on prend enfin sa place, et l’on a enfin le sentiment d’exister.

Pour conclure, dorénavant, je dois reconnaître qu’au moins quand j’étais boulimique, même si je me sentais minable, j’étais au moins « VIVANTE » car j’avais des sentiments et des émotions. Je reprenais donc au moins le contact avec cette partie de moi-même que j’avais trop longtemps lésée. En outre, même si j’étais dégoûtée par ce que j'étais devenue, cette pulsion que je jugeais avilissante était en fait un sursaut de force de vie. J’apportais enfin une faveur à mon corps : je lui donnais cette énergie (la nourriture) que je lui interdisais depuis tant d'années.

Par conséquent, sachez ENFIN que s’occuper de soi, s’exprimer et dire ce que l’on pense, ce n’est pas de l’égoïsme, de l’exhibitionnisme ou de la vanité, mais un DROIT.

Vittoria