Deux publications simultanées, dans la revue Science du 24 août, rapportent avoir produit, dans des expériences de réalité virtuelle, la sensation chez les participants de se voir en dehors de leur corps réel.

Dans l'une de ces expériences, celle du chercheur suédois Henrik Ehrsonn, un participant assis sur une chaise porte des lunettes de réalité virtuelle reliées à deux caméras le filmant de dos. Il se voit ainsi comme le ferait un observateur placé derrière lui.

L'expérimentateur touche alors son buste avec une baguette, en même temps qu'il approche une autre baguette des caméras, à hauteur de buste, comme si elle touchait le corps virtuel. Au bout de deux minutes de cette stimulation, le participant a l'impression d'être à la place de son image.

Lorsque l'expérimentateur laisse tomber un marteau devant les caméras, c'est-à-dire là où le participant se voit, il réagit comme si son corps réel était heurté, ainsi que le révèlent les mesures de conductance de sa peau.

La contradiction dans les messages perceptuels, celui de la sensation tactile d'être touché par la baguette et celui de la perception visuelle de son corps dans les lunettes qui est touché par la baguette, crée pour le participant l'illusion d'être à l'endroit où il se voit.

Une autre expérimentation, d'une équipe de quatre chercheurs suisses et allemands, dirigée par Olaf Blanke, appuie cette hypothèse du conflit entre messages perceptuels.

Le participant, portant un masque de réalité virtuelle, voit à six pieds devant lui, selon les cas, une projection holographique de son propre corps vu de dos, d'un mannequin (portant les mêmes vêtements que lui-même) ou d'une colonne géométrique de taille humaine, auxquels semblent être appliqués les mêmes coups de baguette que ceux qu'il reçoit réellement.

Invité alors à reculer, puis à regagner sa place en aveugle, le sujet se dirige vers son corps virtuel ou celui du mannequin, mais ne se laisse pas leurrer par la colonne géométrique.

La concordance de signaux visuels et tactiles ne serait donc pas seule en jeu dans le processus d'auto-identification, concluent les auteurs. Celui-ci ferait aussi appel à des processus cognitifs, comme la distinction entre un corps humain et une forme inanimée.

Habituellement, explique Dr. Matthew M. Botvinick professeur de neuroscience à l'université Princeton qui ne participait pas à l'expérience, "les informations sensorielles, incluant la vision, le toucher, l'équilibre et le sens d'où on se situe dans l'espace, vont dans le même sens. Mais quand les différentes informations ne coordonnent pas, l'impression d'être "un tout" est affectée. Le cerveau, qui ne supporte pas l'ambigüité, prend une décision qui peut, comme ces expériences le montrent, impliquer l'impression d'être dans un corps différent."

"Cette recherche fournit une explication pour des phénomènes habituellement attribués à des influences extra-terrestres", considère Peter Brugger, neurologue à l'Université de Zurich, qui ne participait pas à l'expérience. "

Dans ce qui est appelé l'expérience de mort imminente, les gens victimes de blessures sévères et soudaines ou de maladies rapportent souvent la sensation de flotter au-dessus de leur corps, regardant et entendant ce qui est dit et de se retrouver aussi soudainement de retour dans leurs corps. De telles expériences ont aussi été rapportés lors de paralysies du sommeil, de pratique de sport extrême et de pratiques intenses de méditation. "Cette recherche est un premier pas vers la compréhension de comment le cerveau crée cette sensation", dit Brugger.

Ehrsson entrevoit que ces résultats peuvent conduire à des applications de réalités virtuelles plus réalistes. "Si nous pouvions projeter les gens dans des personnages virtuels, de telle sorte qu'ils sentent et réagissent comme s'ils étaient réellement dans une version virtuelle d'eux-mêmes, imaginez les implications. L'expérience de jouer à des jeux vidéo pourrait atteindre un niveau tout à fait différent. Au delà de ça, un chirurgien, par exemple, pourrait réaliser une chirurgie à distance, en contrôlant son personnage virtuel d'une location différente", dit-il.

Dans une prochaine série d'expérimentations, non seulement le toucher et la vision vont être découplés mais aussi d'autres aspects de la sensation d'être un corps, incluant le sens de l'équilibre et de la position dans l'espace.



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